Si je regrette mes années parisiennes pour tout ce qu'elles signifiaient (jeunesse, insouciance, soirées à gogo, rencontres incroyables), je ne regrette pas une seconde de ne plus habiter là-bas, quand bien même je vivais en plein Paris. Pour autant, parfois, j'ai un petit pincement au cœur quand je vois tous les concerts intéressants à côté desquels je passe (et pourtant, on ne peut pas dire qu'on soit mal loti à Lyon).
Prochain exemple en date, le concert de ce vendredi 6 mars, prévu au Petit Bain dans le XXIIIè arrondissement. Parce qu'il présente deux fleurons de la pop anglaise. D'un côté, les petits nouveaux d'Autocamper, originaire de Manchester dont j'avais dit il y a quelques semaines le plus grand bien que je pensais de leur premier album 'What Do You Do All Day?' et de sa jangle-pop aux élans rock. De l'autre, les anciens d'Heavenly. Pas vraiment des petits jeunots vu que leur carrière se limite aux années 90. Enfin se limitait. Car après trente ans de pause suite au décès de leur batteur Mathew Fletcher en 1996, après plein de projets personnels à droite et à gauche, le groupe est de retour avec un cinquième album, 'Highway To Heavenly'.
Un disque qui vient de sortir chez Skep Wax Records, le label créé par Amelia Fletcher et Rob Pursey, respectivement chanteuse/guitariste et bassiste de Heavenly (d'ailleurs, une des chansons de l'album s'appelle tout simplement Skep Wax), qui prouve que si les cheveux blancs sont apparus sur bon nombre des têtes des membres du groupe, ceux-ci n'ont pas pour autant perdu leur talent de composition. Leur indie-pop, plus que jangle que twee, aux contours power-pop/rock voire punk, fait mouche, notamment sur une face-A absolument impeccable (Press Return ! Portland Town !), symbolisée par l'épatant
Deflicted (en écoute aujourd'hui), indie-tube qui s'ignore dont
l’énergie et les claviers aux nappes puissantes sont un régal.
Bref, c'est une affiche entre le passé, le présent et le futur de la pop music à l'anglaise qui s'annonce ce vendredi à Petit Bain. Pas étonnant que ce soit le Paris Pop Fest qui soit derrière tout ça. Gloire à eux !
NB : Plus d'infos sur le concert de Heavenly et Autocamper ce vendredi 6 mars à Petit Bain sont à retrouver sur l'event Facebook ou sur le site de Shotgun
Album : Highway To Heavenly Année : 2026 Label : Skep Wax Records
En février 1980, alors qu'AC/DC vient de publier Highway to Hell, son plus grand single, et devient un mastodonte du rock'n'roll, Bon Scott s'étouffe dans son vomi et meurt à l'âge de 33 ans. Moins de six mois plus tard, le groupe des frères Young a un nouveau chanteur, Brian Johnson, et publie 'Back In Black', le deuxième album le plus vendu de l'histoire.
En mai 1980, Ian Curtis, jeune homme torturé s'il en est, se pend dans sa cuisine à seulement 23 ans. Incapables de continuer sous le nom Joy Division, Peter Hook, Bernard Sumner et Stephen Morris partent fonder un nouveau groupe, New Order, en se réinventant à coups de new-wave et de synth-pop dansantes, au succès planétaire.
En octobre 1991, un jour seulement après l'avoir annoncé, Freddie Mercury meurt du SIDA. Pendant quelques temps, les rumeurs circulent sur la possibilité pour Brian May, Roger Taylor et John Deacon de continuer l'aventure Queen avec un nouveau chanteur (George Michael et Axl Rose étaient évoqués dans les cours de récréation) mais le trio n'en fera rien, préférant annoncer la fin d'un des plus grands groupes du monde et capitaliser sur leur discographie gargantuesque : une telle voix et une telle personnalité sont irremplaçables.
Trois exemples, parmi beaucoup d'autres, trois façons de rebondir après la mort d'un des membres de son groupe. Trois manières, pas meilleures ou pires qu'une autre, pour savoir quoi faire après. Continuer ? S'arrêter ? Rebooter ?
Les américains d'Injury Reserve ont eu à trancher ce débat en juin 2020. Ce trio établi à Phoenix au début des années 2010, auteur de mixtapes remarquées et d'un album remarquable, a du faire face au décès soudain de Stepa J. Groggs, un des deux MC du groupe. Que faire pour RiTchie et Parker Corey, les deux membres survivants ? D'abord terminer le second album qu'Injury Reserve était en train d'enregistrer à l'époque, puis le publier quelques mois plus tard sous le nom de 'By the Time I Get to Phoenix'. Avant de se mettre en retrait, réfléchir à la meilleure manière de donner une suite à l'aventure et honorer leur ancien compère.
Il aura fallu deux ans à RiTchie et Parker Corey pour trouver la solution. Exit le nom Injury Reserve, trop lié à Stepa J. Groggs, et bonjour à By Storm. Un nom venu de la dernière chanson de 'By the Time I Get to Phoenix', Bye Storm. Pour symboliser cette transition, le désormais duo publie en août 2023 une vidéo de plus de dix minutes, présentant deux clips : celui de Bye Storm, plein d'archives vidéos de Stepa J. Groggs, puis, dans la continuité, celui de Double Trio, le premier vrai single de ce nouveau projet. Et puis plus rien pendant dix-huit mois, jusqu'en février 2025 : By Storm publie alors une nouvelle chanson, Zig Zag, prémices d'un premier album sous cette nouvelle entité, le bien nommé 'My Ghosts Go Ghost'.
Dans ce disque, il est en effet question de fantômes. Celui des productions passées d'Injury Reserve pour commencer. Car si le hip-hop de By Storm est toujours abstrackt et expérimental, le tempo est plus lent, construit sur des arpèges de guitares aux atours folktronica et indus, où glitch et beats se la jouent minimalistes, pendant
que soul et jazz passent une tête de temps à autre.
D'autres fantômes traversent 'My Ghosts Go Ghost'. Ceux de la vie passée de RiTchie, qui raconte qu'il est sur le point de devenir
papa, et tout ce que cela signifie : ces concessions, cette vie moins
contraignante qui lui échappe, voire cette jalousie pour ce
futur enfant à naître (Can I Have You For Myself?) ; ceux d'une industrie musicale qui a totalement périclité et qui ne permet plus aux
artistes talentueux de s'en sortir, de vivre de l'art, obligés qu'ils sont de cumuler
scène et petit boulot pour subvenir aux besoins de leur famille.
Évidemment, le fantôme le plus marquant de 'My Ghosts Go Ghost' est bien celui de Stepa J. Groggs. Mais n'attendez pas que By Storm fasse dans l'évocation pompière ou vienne étaler son chagrin à la face de son auditoire. Non, le duo rend hommage à son ami avec touché et pudeur, évoquant lui ou sa disparition au détour d'allusions sibyllines, métaphoriques voire cryptiques. Et son absence se cristallise merveilleusement sur le morceau In My Town. Une chanson de sept minutes, faite d'une ambiance assez ténébreuse, où RiTchie rappe, percutant et ciselé, son texte fustigeant
l'industrie musicale, Live
Nation et la difficulté de joindre
les deux bouts ; en contrechamp une voix aérienne, comme
évanescente, répète et psalmodie quelques uns de ses vers. Et alors que le refrain vient de se terminer, alors que le deuxième
couplet devrait prendre la suite... rien. Personne au micro. La voix en arrière-plan se
tait, la chanson laisse dérouler sa mélodie, sans qu'une rime ne
vienne la perturber. Comme si By Storm avait conscience que cette
seconde partie aurait du appartenir à Stepa J. Groggs et qu'en son
absence, il valait mieux laisser la musique continuer seule, sans ses mots.
'In My Town' est l'apogée de 'My Ghosts Go Ghost', qui pourtant ne manque pas de grandes chansons : And I Dance, qui transpire de mélancolie mais a tout d'un tube, le lumineux GGG en conclusion, le curieux mais si addictif Zig Zag, Dead Weight et ses boucles hypnotiques, la formidable ouverture Can I Have You For Myself?, Grapefruit et son beat répétitif et obsédant, le taiseux et embrumé Best Interest sur lequel vient rapper sur un couplet Billy Woods, seul invité de l'album, ou Double Trio 2, suite de leur tout premier single, presque grandiloquent.
'My Ghosts Go Ghost' est un disque impressionnant de la part de By Storm, comme construit sur plusieurs niveaux musicaux, plein de strates qui se
superposent ou s'emboitent, le tout produit avec une justesse
folle par Parker Corey. Un album de hip-hop d'avant-garde, d'une écriture, d'une beauté et d'une finesse renversantes. Un disque de catharsis aussi. Et un merveilleux
hommage à leur meilleur ami. La mort, c'est de la merde. Mais ça
débouche parfois sur des miracles. (Sortie : 30 janvier 2026)
Trois chansons de 'My Ghosts Go Ghost' de By Storm en écoute aujourd'hui. A tout seigneur, tout honneur, In My Town pour débuter (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, Tidal, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis And I Dance, à la mélancolie superbe et à ses atours de tube. Et enfin, GGG, la chanson de conclusion, presque pop :
A ce jour, quatre clips ont été tirés de 'My Ghosts Go Ghost' de By Storm. En voilà deux, l'immense In My Town et And I Dance. En bonus, la vidéo qui a fait la transition entre Injury Reserve et By Storm. Un clip de dix minutes avec une première partie consacrée à Bye Storm, la dernière chanson de 'By The Time I Get To Phoenix', dont la vidéo rend hommage à Stepa J. Groggs, et une seconde, enchainée avec Double Trio, le premier morceau composé par By Storm :
Derrière ce nom de IST IST se cache non pas un groupe allemand mais un quatuor originaire d'Angleterre. Et plus précisément de Manchester, ce qui n'est sans doute pas anodin vu la musique qu'ils déroulent sur 'Dagger', leur cinquième album en six ans. Un disque de trente-deux minutes au compteur pour dix chansons, faites de post-punk plein de dark-wave, new-wave et synthpop, aussi sombre qu’exubérant, emballé qu'il est dans une production massive et qui ne fait pas dans le détail. Avec quelques chansons très efficaces (Encouragement, en écoute aujourd'hui, Makes No Difference et son côté pompier assez irrésistible, pour ne citer qu'elles), rappelant Editors plus souvent qu'à son tour, 'Dagger' est un tout cas un disque aux mélodies sacrément accrocheuses, que d'aucuns trouveront trop faciles, qui reprend tous les codes du genre (même la voix profonde), ne révolutionne rien mais le fait au final plutôt bien.
Album : Dagger Année : 2026 Label : Kind Violence Records
On aurait pu croire que les gallois de Midding, après un premier Ep réussi l'an passé, passerait au long format. Mais il semble que le quintette venu de Cardiff n'en est pas encore là et qu'il veut continuer à faire ses armes. Alors va pour un deuxième Ep, '.44'. Un nom, pour l'anecdote, en référence à David Berkowitz, tueur en série américain des années 70 surnommé le fils de Sam, et son arme fétiche, un calibre 44. Une référence qui se ressent dans l'atmosphère pesante qui traverse tout le disque, de cinq chansons lui aussi, qui confirme les promesses plus qu'entrevues sur 'Nowhere Near Today Ep'.
Sans délaisser ses premières amours, Midding met un peu de côté sa partie shoegaze pour mieux totalement embrasser un psychédélisme et un noise-rock qui lui vont décidément bien au teint. Enregistré avec une vraie batterie, '.44 Ep' est tout à fait remarquable, peut-être même supérieur au précédent, de la doublette All For You (impeccable en ouverture) et Nuisance, à l'incroyable For A Little While, chanson à deux visages, tordue, saturée et presque expérimentale, en passant par la pop mélancolique et abrasive de Sunshine, en terminant par la chanson titre .44 (en écoute aujourd'hui), magnifique balade de sept minutes, longue digression noise et psyché, aux guitares qui fuzzent et au chant habité. De la très belle ouvrage.
Album : .44 EP Année : 2026 Label : Tough Love Records
Trois ans après un 'Carvings'majestueux qui avait accompagné beaucoup de mes nuits de 2023 - et qui continue régulièrement d'ailleurs d'habiller mes fins de soirée, la norvégienne Juni Habel est de retour avec un troisième album, 'Evergreen In Your Mind'. Prévu pour le 10 avril prochain, toujours chez Basin Rock, il promet déjà beaucoup, lui qui s'annonce par deux premiers morceaux, la chanson titre et Stand So Still (en écoute aujourd'hui), le tout dernier en date. Une balade folk d'une remarquable simplicité mais qui prend peu à peu une ampleur qu'on n'aurait pas imaginé, tout en retenue et en justesse, que la production, particulièrement soignée, sublime. Une chanson comme aérienne, à la mélodie mélancolique et magnifique, que Juni Habel chante d'une voix délicate qui ne semble être destinée qu'à nous.
Album : Evergreen In Your Mind Année : 2026 Label : Basin Rock / Koke Plate