mardi 12 janvier 2010

Arnaud Fleurent-Didier - La Reproduction [Columbia]

A l’époque où je stageais en maison de disque, j’avais mis ‘Portrait du Jeune Homme en Artiste’, premier disque d’Arnaud Fleurent-Didier, dans la chaine de l’étage promotion. J’étais tellement fou de ce disque que j’avais besoin de le faire écouter au plus grand nombre. C’était un après-midi où RJD2 venait répondre à plusieurs interviews à l’occasion de la sortie de son album ‘Since We Last Spoke’.

Plus que mes collègues, c’est surtout RJD2 – qui ne pipait pas un mot de français – qui avait eu l’oreille attirée par les chansons et les soyeux arrangements du bonhomme. Et qui, après quelques échanges, était reparti avec une copie du disque (qui, soit dit en passant, n’était pas du tout sorti sur notre structure).

Ramble John Krohn avait eu l’ouïe fine. Car il faut bien dire que ce premier album d’Arnaud Fleurent-Didier est un véritable chef d’œuvre totalement méconnu jusqu’il y a encore quelques mois de cela (et qui pourrait trouver aujourd’hui, il faut l’espérer, une deuxième chance méritée), un somptueux hommage à la chanson française alliant des chansons pop travaillées à des textes littéraires et brillamment écrits.

Surtout, ce disque était un vrai courant d’air frais dans une chanson française alors déjà passablement empêtrée dans un néo-réalisme hésitant entre le risible et l’insupportable.

Cinq ans plus tard et une rupture (tout au moins artistique) avec Ema Derton la voix féminine de son premier disque et de ses premières aventures sous le nom Notre Dame, revoilà Arnaud Fleurent-Didier, quittant la petite structure French Touche menée par de délicieuses demoiselles pour aller s’encanailler avec Sony-Columbia, rien que ça.

Au programme, un nouvel album, ‘La Reproduction’, mis en orbite depuis juillet dernier par une chanson épatante, France Culture (en écoute ici), prouvant par la même qu’il n’avait rien perdu de son talent d’arrangeur et de compositeur.

Sorti le 4 janvier (et, c’est à souligner, mis en vente à 10.90€), l’album commence tranquillement à faire parler de lui et la surexposition médiatique semble pointer le bout de son nez. Une exposition totalement légitime et bienvenue, pour un artiste qui aurait mérité un tel traitement de faveur dès 2004.

‘La Reproduction’ est dans la lignée de ‘Portrait du Jeune Homme en Artiste’. Descendant musical des Jean-Claude Vannier, Michel Colombier, Michel Legrand et autres Bertrand Burgalat, Arnaud Fleurent-Didier compose là un nouveau grand album, qu’il faut apprivoiser afin d'en déceler tous les délices.

Si son ‘Portrait du Jeune Homme en Artiste’ racontait les déboires professionnels, les doutes sentimentaux et la procrastination récurrente d’un garçon de 25 ans, ‘La Reproduction’ axe ses textes sur la famille. Arnaud Fleurent-Didier y parle beaucoup de son père (Ne sois pas trop exigeant, Si on se dit pas tout) et de sa mère (France Culture), de ses grands-parents (Mémé 68, Pépé 44), tout en gardant côté loser magnifique avec les filles qui lui va bien (Risotto aux courgettes, Je vais au cinéma).

Dans un phrasé à en faire pâlir plus d’un, notre homme convainc largement une fois de plus. Sa pop n’est pas avare de mélodies et d’instruments, mais ne surjoue pas et n’en fait pas trop : Arnaud Fleurent-Didier est un esthète dont les compositions sont aussi délicates que sa voix, presque efféminée et toute en fragilité, qui en exaspérera plus d’un.

‘La Reproduction’ est un album superbe, qui mérite plusieurs écoutes pour rentrer dans son univers romantique et plein de spleen. Et si l’on pourra reprocher une facilité d’écriture pas toujours bienvenue à My Space Oddity (le seul titre vraiment en deçà), on acclamera ce grand compositeur, sorte de dandy du XXIè siècle.

‘La Reproduction’ et Arnaud Fleurent-Didier, notamment par l’exposition dont ce disque va faire l’objet, vont être détestés. On parlera de bobo à son égard (un grand classique). On critiquera surement son name-dropping (dont il n’abuse pourtant pas ici), on évoquera Vincent Delerm (tête de turc de beaucoup), on ricanera de son côté très parisien et on se foutra de son nom («Fleurent-Didier ouh ouh, comme c’est ridicule») voire de sa coupe de cheveux.

Mais à dire vrai, les chiens aboieront et la caravane passera sans leur jeter un regard. Quiconque aime un tant soit peu la belle chanson française, Gainsbourg, Vannier ou le Katerine de ‘Mes Mauvais Fréquentations’, ne pourra que succomber à ‘La Reproduction’. Et on ne gardera au final à l’esprit que la qualité incroyable des compositions d’Arnaud Fleurent-Didier, de cette façon bien à lui de raconter ses histoires directement à nous, auditeurs.

La France tient depuis quelques années un artiste vraiment complet. Elle peut désormais se targuer de le voir prêt à conquérir les oreilles du plus grand nombre. Dans un pays où Christophe Maé ou Florent Pagny trustent les charts avec des chansons à l’affligeante nullité, cela n’a pas de prix. (sortie : 4 janvier 2010)


Son:

Myspace
Site officiel
‘La Reproduction’ en vinyle

Autres chroniques, car l'album fait parler:
Hop, La Musique à Papa, Playlist Society, 7 and 7 is, Quenelle Culturelle, PandaPanda, Chez Toto


Trois chansons en écoute. Le très beau Reproductions avec sa basse enivrante, un Ne sois pas trop exigeant aux multiples facettes et un Si on se dit pas tout, belle chanson sur son père:




Et pour finir, je remets ici le clip de France Culture :

Arnaud Fleurent-DidierFrance Culture

17 commentaires:

Benjamin F a dit…

Je suis content d'en avoir parlé tôt et avant que tout le monde s'enflamme dessus. Au moins on ne me reprochera pas de ne pas aimer juste parce qu'il a du succès :)

En revanche, j'avoue que je suis déjà énervé d'avance d'entendre certains étiqueter cet album comme bobo. Même si je n'ai pas du tout accrocher, ce serait bien ridicule de le traiter comme tel. En fait je crois que tout utilisation du mot "bobo" m'insupporte :) Un pote à qui j'ai fait écouter France Culture m'a fait la remarque, je n'ai rien dit parce que venant de quelqu'un qui n'écoute pas beaucoup de musique, ça pouvait avoir du sens (#ouverturedesprit), mais j'espère ne jamais lire ça dans une critique du disque.

Sinon je trouve les comparaisons avec Vannier et Gainsbourg, un brin ambitieuses. Il n'a non seulement ni la voix, ni les instrumentations, mais est surtout (contrairement à à ce que tout le monde prône) encore bien maladroit dans les textes.

Dans tous les cas, rien qu'un titre comme MySpace Oddity équivaut à un véto pour moi :)

Panda Panda a dit…

C'est marrant n'empêche, tout le monde est d'accord sur ce My Space Oddity, il aurait dut nous l'envoyer pour qu'on donne notre avis et qu'il vire cette chanson! Au passage pas convaincu non plus par Je vais au cinéma aussi bien par les textes que la musique
Par contre France Culture si ça c'est maladroit...!

Benoit a dit…

bon ok le texte est un peu bof sur "My Space Oddity", mais musicalement on c'est vachement bon... on dirait un peu du Michel Legrand 60's.

le roi fou a dit…

Autant muicalement, c'est bien travaillé et c'est beau, autant la voix... Non, ca ne va pas etre possible. :(
J'vais finir par passer pour un facho de l'organe vocal si cela continue... Remarque ce serait pas faux.

Par contre je vais me pencher sur son 1er album, pour voir.

Erwan a dit…

Pour moi non plus c'est pas possible...

-Twist- a dit…

@ Benjamin: Malheureusement, ca va tomber ce terme "bobo" pour dénigrer cet album. Ca commence déjà. Et je suis bien d'accord avec toi, moi aussi ca m'enerve. Ca ne veut rien dire et tout dire en même temps "bobo".
Après, oui les comparaisons sont ambitieuses mais ca va chercher de ce coté là assurément (et du côté des premiers albums de Katerine aussi).

@ Panda: Ah non, Je Vais au Cinema, musicalement, je trouve ca très bon. Et le texte me plait beaucoup.
Par contre, oui My Space Oddity... Il reconnait lui même qu'elle n'est pas totalement réussie comme chanson.

@ Benoit: Ce Benoit est définitivement un saint homme. Et en bon saint homme, ce week-end, il va le prouver une fois de plus. :))

@ Le Roi Fou: Bonne année Msieur Roi Fou!
En fait, c'est quoi qui te dérange dans sa voix? Le fait qu'il "joue" ses textes, ou vraiment son grain de voix?
Pour le premier si besoin, j'ai une adresse mail. :)

@ Erwan: M'enfin Erwan :( Donne lui une autre chance... :'(

Vincent a dit…

Oui, pour l'instant, ce disque est ce que j'ai écouté de mieux en 2010 ...
Après, je comprends que certains n'apprécient pas. Pour cela, il faut aimer les premiers Polnareff et William Sheller, ce qui, j'en conviens, n'est pas donné à tout le monde ;-)
N'empêche, plus je l'écoute, plus je l'aime, ce qui, souvent, est bon signe.

Erwan a dit…

Lui donner une autre chance? Laisse-moi réfléchir deux secon... non! :p

(je comprends vraiment pas pourquoi tout le monde s'excite dessus, c'est réellement insupportable je trouve)

-Twist- a dit…

@ Vincent: Tout pareil: plus je l'écoute, plus je le trouve réussi. Au départ je me suis dit "Oula". Et puis en fait, y a vraiment une nouvelle fois un très beau travail sur les orchestrations, j'aime beaucoup sa voix et son univers. Miam!

@ Erwan: :'(

Samuel a dit…

Ce disque est une merveille, on enlève My Space Oddity sauvé de justesse par son instrumentation et l'album serait aussi réussi que Portrait du jeune homme en artiste. Perso ce qui me saoule dans toutes les critiques sur AFD, au-delà des abrutissants qualificatifs de "parisianismes bobo etc.", ce sont les comparaisons! Je n'ai jamais vu des critiques/chroniques avec autant d'autres noms d'artistes!!!! On nous refait un cours sur la chanson française ou quoi? Perso j'écoute l'album depuis l'été dernier, épuré de toutes références et c'est comme ça que je l'aime.

-Twist- a dit…

@ Samuel: Je plaide totalement coupable moi aussi, car j'utilise aussi beaucoup ces comparaisons, ces références etc. Après, je les trouve assez légitimes, même si au final ca donne du grain à moudre aux détracteurs du monsieur.

Samuel a dit…

Ta critique reste une des meilleurs que j'ai pu lire et le fait que tu es un "amoureux" de la première heure renforce ta chronique. J'attends le rush "buzzique" pour écrire la mienne. (et au risque de paraître cliché, merci pour ton excellent blog)

-Twist- a dit…

Ben faudra la poster là (c'est quoi ton blog?).
Sinon, merci. :)

Samuel a dit…

Lorsqu'un artiste m'anime via un album ou un concert, j'écris pour le webzine Discordance http://www.discordance.fr/ depuis peu mais faute de temps je n'ai pas publié grand chose (seulement une interview avec The Antlers et un compte-rendu de Fever Ray). J'hésite encore entre faire un portrait d'AFD ou chroniquer seulement le dernier album.

-Twist- a dit…

Curieux de lire un portrait du bonhomme tiens. Doit pas être forcément facile à brosser (me souviens que j'en avais lu un fait par Libé mais ca ne m'avait pas marqué plus que ca à l'époque).

richard a dit…

Le plus intéressant dans cette affaire est sans doute le plan com incroyable dont bénéficie cet album. Il y a des articles partout, y compris dans les échos... Ce disque est effectivement fameux mais un ton en dessous du portait du jeune homme. Je ne ferais pas le malin, je viens de le découvrir. Bref à quoi tiens le succès. J'en profite pour avoir une pensée Florent Marchet, autre génie à connaître

-Twist- a dit…

Oui c'est totalement le buzz qu'il y a autour de lui. Quand on pense qu'à l'époque de Portrait du Jeune Homme En Artiste, il n'avait eu droit qu'à qqs chroniques dans la presse spé (et encore) plus qqs chroniques en presse locale... Enfin, moi ca me va. Mieux vaut tard que jamais!
Pour Florent Marchet, il revient bientot bientot bientot! :p