Avec comme bagage un album chez Island Records et une quinzaine de singles éparpillés sur sept années de carrière, Chappell Roan est une artiste américaine née dans le Missouri l'année où je m'apprêtais à passer mon bac (misère, déjà). Une jeune femme qui a semble-t-il connu son petit succès l'année passée avec la sortie de son premier album 'The Rise and Fall of a Midwest Princess', disquequi lui a notamment ouvert les portes de la tournée mondiale d'Olivia Rodrigo pour laquelle elle assure désormais les premières parties.
Chappell Roan a-t-elle déjà ajouté son dernier single Good Luck, Babe! à son tour de chant ? Evidemment. Une chanson aussi efficace, avec son ambiance rétro eighties, son refrain qui éclate, sa voix qui monte haut et qui emporte son monde avec elle, on ne la laisse pas de côté. Un morceau où on entend beaucoup de l'irlandaise CMAT, et à beaucoup de niveaux : le chant, la mélodie, les inspirations et cette capacité à raconter des amours déçus avec talent (ici le choix d'une femme qui, plutôt que s'avouer l'amour qu'elle avait pour Chappell Roan a préféré suivre la voix toute tracée que la société lui avait dictée avant de se rendre compte l'erreur qu'elle avait faite: «And when you wake up next to him in the middle of the night, with your head in your hands you’re nothing more than his wife. And when you think about me all of those years ago, you're standing face to face with "i told you so"»). Grande chanson. Futur tube ?
Quand bien même les prix délirants, les temps de pressage qui s'allongent et la qualité qui reste très aléatoire, le vinyle a toujours la cote du côté des mélomanes, mais aussi des artistes qui semblent tous vouloir passer par la case micro-sillons pour publier leurs derniers albums. Pour ainsi dire, au niveau indé, c'est même souvent soit une version vinyle soit une version digitale, rien de plus.
Prenez 'Everyone Smiles' de The Maureens, quatuor originaire d'Utrecht aux Pays-Bas, dont je viens de faire la découverte (merci Section26 pour sa chronique) malgré plus de dix ans de carrière
et trois albums derrière eux. Ce disque est sans doute dans le très haut du panier de mon année 2024. Il a tout ce
que le passionné de pop recherche : un sens aigu de la mélodie, de sacrées chansons, une énergie à revendre, et des choeurs ou des voix doublées qui se chevauchent ou se
complètent, rehaussant l'ensemble de leurs compositions d'harmonies d'une efficacité folle. Pour résumer, une sorte de mélange de The Lemon Twigs, des regrettés Hal et Jayhawks, avec parfois une pointe de Gulcher (groupe dont on fêtera les dix ans de leur merveilleux 'Cocktails' le 30 juin prochain).
Hé bien, ce 'Everyone Smiles' de The Maureens n'est disponible (enfin « était », le pressage étant épuisé) qu'en vinyle, à un prix tout à fait honnête... jusqu'à la case frais de port (l'ensemble à quarante-cinq euros, merci mais non merci). A part ça ? Une version digitale à dix euros et c'est tout. Même pas un petit pressage cd, bien moins onéreux à produire et bien moins cher à envoyer à l'autre bout de l'Europe. Circulez, y a rien à voir (profitons-en d'ailleurs pour préciser que The Maureens et Meritorio Records sont un exemple et très loin d'être une exception).
Vous me direz, les labels et les artistes font bien ce qu'ils veulent. Et vous aurez raison. D'ailleurs, à l'époque où Without My Hat Records n'était pas en pause, j'ai moi même publié 'Isn't It Fun' de Mondrian uniquement en vinyle. Pour autant, les années ont passé depuis et le vinyle est devenu un objet de luxe. Et je ne peux m'empêcher de pester contre cette mise au rebut du cd, comme s'il était le mal incarné ou un support tout à fait négligeable. Alors qu'il est sans doute voué à reprendre la main sur le vinyle, support totalement dévoyé depuis quelques années et qui ne représente plus grand chose.
Et je rognonne aussi de ne pas pouvoir soutenir un des disques les plus marquants de mon premier trimestre 2024. De ne pas pouvoir l'écouter autrement que sur mon ordinateur ou mon smartphone. C'est évidemment un détail et sans doute anecdotique, mais très franchement, c'est fatiguant à la longue. Surtout que 'Everyone Smiles' de The Maureens est un disque éminemment brillant, à la pop chevillée au corps. Qui mérite qu'on l'écoute et qu'on le soutienne. (Sortie : 19 janvier 2024)
Trois chansons de 'Everyone Smiles' de The Maureens en écoute. Lost & Found pour ouvrir le bal, une des chansons les plus immédiates de l'album (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis le très Gulcher Rainy Day. Et enfin, le mélancolique Do You :
Le clip de Fell In Love, un des singles extraits de 'Everyone Smiles' de The Maureens :
Toujours dans un anonymat dans lequel ils n'auraient jamais du tomber (on ne compose pas un disque comme 'San Fermin' sur un coup de chance), les américains de San Fermin continuent leur petit bonhomme de chemin, à publier un nouvel album tous les trois ou quatre ans. Après 'The Cormorant I & II' en 2020 qui les voyait reprendre (et leur folk-pop lumineuse avec) du poil de la bête, revoilà le combo (ils sont huit) avec 'Arms'.
Sans vouloir spoiler qui que ce soit, l'album est plutôt décevant, la faute à une unité qui manque de corps et où les chansons chantées par Allen Tate tranchent trop avec le reste, beaucoup plus quelconque. A tel point qu'on a l'impression d'avoir deux groupes en un, où les voix s'échangent les chansons pour mieux imposer chacune leur style. Comme si elles faisaient chambre à part, micro à part.
Pour autant, si 'Arms' est un album mineur, il recèle tout de même de quelques beaux moments (ces gens là savent faire). Comme le délicat Useful Lies, l'ouverture Weird Environment, la chanson titre ou le triste et mélancolique Wasting on Me (en écoute aujourd'hui), symbole de ce disque écrit par Ellis Ludwig-Leone (le leader de San Fermin) dans la foulée de deux ruptures douloureuses.
Malgré son manque évident de cohérence, 'Peachy' est un des disques qui revient le plus dans mes oreilles depuis trois semaines. Il est l’œuvre de deux anglais, Joey Bradbury et Rowan Martin, qui se produisent sous le nom de The Rhythm Method, et qui auront mis cinq ans à donner suite à leur 'How Would You Know I Was Lonely?' de 2019.
'Peachy' est un disque résolument pop et un peu fourre-tout (quoiqu'en dise le duo qui parle de « cohesive masterpiece ») où l'on passe d'ambiances très eighties à de l'indie-pop à guitare avant de revenir à de morceaux rêveurs et plein de synthés, puis de rebifurquer vers d'autres horizons country-pop quand ils ne sonnent pas presque seventies.
Et pourtant, il faut avouer que cela marche. Car du désordre naît une sorte d'harmonie assez miraculeuse (à laquelle la production de Bill Ryder-Jones n'est pas étrangère), où les grands moments s'enchaînent (Have a Go Heroes, Please Don't Die, le CalexicoDean Martin), où la voix de Joey Bradbury, entre chant et slam, le tout évidemment avec un accent très lad, donne un cachet indéniable à l'ensemble.
Des neuf titres de 'Peachy', c'est I Love My Television (en écoute aujourd'hui) qu'il faut retenir. Sans doute une des toutes meilleures chansons de l'année, d'une simplicité et d'une beauté immédiate, entre indie et jangle-pop, avec son petit motif de guitare irrésistible, ses cordes discrèteset sa mélodie catchy au possible. Une sorte de tube caché que les Smiths auraient enregistré dans la première moitié des années 90.
Album : Peachy Année : 2024 Label : Moshi Moshi Records
En plus des playlists Spotify, Deezer et YouTube, I Love My Television de The Rhythm Method est également en écoute ci-dessous :
Autre chanson très réussie de 'Peachy' de The Rhythm Method, voilà Have a Go Heroes :
Le clip de I Love My Television de The Rhythm Method, grand single de 'Peachy'. Un clip qui enchaîne des images d’émissions TV célèbres parmi lesquelles "Never Mind the Buzzcocks", pop-quizz génial de la BBC :
Si l'on omet ses deux derniers albums en date ('Beyond The End' en 2018 et 'Monochrome to Colour' en 2020) tous deux de qualité mais totalement instrumentaux, cela faisait quasiment huit ans qu'Ed Harcourt n'avait plus sorti un disque de chansons. Et autant vous dire que lorsque l'on aime un artiste, huit ans, c'est long.
Il est donc tout à fait heureux que l'attente n'ait pas était vaine tant ce 'El Magnifico' est une réussite. Et même une très belle surprise, tant je n'attendais pas l'anglais de retour à un tel niveau. Un disque très Harcourt-ien, centré (évidemment) autour du piano, avec
toujours cette production presque excessive mais qui arrive ici à rester sur une ligne de crête et à trouver un juste milieu bienvenu.
L'album navigue entre balades mélancoliques (style dans
lequel notre homme excelle particulièrement) très touchantes, et compositions plus enlevées où piano, guitare, cordes et cuivres partent dans quelques barnums très efficaces, qu'Ed Harcourt mène parfaitement de son chant parfois affecté mais qui lui va si bien.
Des douze chansons qui composent 'El Magnifico', il y en a notamment quatre à retenir : 1987 et son ouverture aux violons que piano et guitare magnifient tout du long ; My Heart Can't Keep Up With My Mind, beauté légère à la mélodie irrésistible ; Into The Loving Arms Of Your Enemy, un des singles de l'album ; et Broken Keys, superbe chanson pop sur laquelle Ed Harcourt a convié Greg Dulli de The Afghan Whigs à venir chanter avec lui.
Pour autant, hors de question de laisser de côté les neuf autres morceaux et de ne pas avoir de pensées pour Strange Beauty, At the Dead End of the World et autres Anvils & Hammers. Car tout se tient, et bien, dans 'El Magnifico'. Un disque pop beau, baroque pour beaucoup, mélancolique jusqu'au bout des ongles, aux orchestrations pleine d'emphase (voire d'exubérance parfois) et à la production flamboyante. Un album d'Ed Harcourt en somme, mais parmi ses tous meilleurs. Et duquel on ressort en se posant une question : notre homme ne serait-il pas le dernier romantique ? (Sortie : 29 mars 2024)
Plus : 'El Magnifico' de Ed Harcourt est à l'écoute sur bandcamp 'El Magnifico' de Ed Harcourt est à l'achat sur bandcamp 'El Magnifico' de Ed Harcourt est à l'achat également ici 'El Magnifico' de Ed Harcourt est également en écoute, notamment, chez Deezer et Spotify
Trois chansons de 'El Magnifico' de Ed Harcourt en écoute aujourd'hui. Broken Keys, en duo avec Greg Dulli de The Afghan Whigs (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis le morceau d'ouverture 1917. Et enfin le beau et léger My Heart Can't Keep Up With My Mind :
Le clip de Into The Loving Arms Of Your Enemy, un des singles extraits de 'El Magnifico' d'Ed Harcourt :