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vendredi 22 décembre 2023

Soft Water - Middle Ground [-]

Puisqu'il faut bien tirer un trait sur cette année 2023 (les quatre billets traditionnels "bilan" arrivent dès mardi), publions donc une toute dernière chronique pour essayer de mettre en lumière un des bijoux du dernier trimestre : 'Middle Ground' de Soft Water, premier album d'un quatuor américain à deux têtes de proue qui signent toutes les compositions : Jae King (la femme derrière Family Video) et Aaron Powell (l'homme derrière Fog Lake).

Un disque brillant de la part de deux artistes qui se connaissent depuis longtemps et qui participent l'un l'autre depuis des années à leurs albums respectifs, que ce soit à la production ou de façon plus active sur différents morceaux (quelques guitares par ci, un piano par là, quelques chants aussi). Mais 'Middle Ground' voit surtout Jae King et Aaron Powell une autre ambition artistique.

De base, Family Video comme Fog Lake font dans la bedroom pop rêveuse et embrumée d'où émergent souvent de l'indie pop et folk, aux chansons pleines d'écho, aux piano montés comme sur des nuages, où leurs voix semblent toujours se tenir en arrière plan, comme pour se faire les plus discrètes possibles.

Leur projet Soft Water est une toute autre affaire. Cette fois, adieu folk éthérée, voix cachées et ambiance évanescente. Place à une production claire et précise, qui a certes l'écho en bandoulière mais qui met surtout en évidence leurs voix et en pleine lumière leurs mélodies et leurs arrangements.

Indie-pop dépressive lorgnant parfois vers le slowcore, 'Middle Ground' est un album assez merveilleux, mélodiquement imparable (on note quelques flashs de Radical Face sur le superbe Losing Time), où les guitares et surtout le piano prédominent (Insincere en ouverture donne le ton). C'est autour de tout cela nos quatre Soft Water déroulent des mélodies mélancoliques et des textes qui parlent d'amours perdues, déchues, de déceptions sentimentales, de regrets éternels, de peines inconsolables et de solitude infinie, essentiellement chantés par Jae King, avec comme de la tristesse voire de la douleur dans la voix.

Alors certes, à l'image de sa pochette aux tournesols brûlés, 'Middle Ground' n'est pas un album qui respire la joie, le bonheur et la félicité. Mais cette pop élégiaque est touchante, car tout ici raconte des histoires que nous tous avons vécues ; et que nous vivrons sans doute encore. Et c'est là que se situe le seul véritable défaut de ce disque de Soft Water (au-delà d'être sorti dans un anonymat complet ahurissant) : n'être disponible qu'en version digitale. Car un album comme celui-ci est typiquement du genre de ceux qu'on a envie de ressortir à la moindre peine de coeur. Ceux dont les chansons, malgré leur tristesse, sont réconfortantes et font du bien à l'âme. (Sortie : 20 octobre 2023)

Plus :
'Middle Ground' de Soft Water est en écoute sur leur page Bandcamp
'Middle Ground' de Soft Water est à l'achat sur leur page Bandcamp 55
'Middle Ground' de Soft Water est également en écoute sur, notamment, Spotify et Deezer


Trois chansons de 'Middle Ground' de Soft Water en écoute ce jour. Insincere, superbe en ouverture
(en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis le "tube" About Me. Et enfin Faster Not Slower :

lundi 18 décembre 2023

Róisín Murphy - Hit Parade [Ninja Tune]

Avec son visage déformé, Róisín Murphy ressemble à une femme coincée dans un ballon de baudruche multicolore sur la pochette de son nouvel album 'Hit Parade'. Mais rien de bien nouveau chez l'irlandaise dont la discographie, si l’on omet son premier solo 'Ruby Blue' en 2005, est parsemée de ce genre d'artworks un peu délirant où les situations ubuesques se confrontent souvent avec un style criard ou extravagant.

Une discographie qui vient sans doute de trouver son point culminant, son œuvre majeure avec 'Hit Parade' le bien nommé, sixième album à la perfection inégalée jusque-là chez elle. Un disque conçu d'aller et de retour pendant six longues années avec le producteur allemand DJ Koze, dont l'importance est tout sauf négligeable ici tant toutes ses productions semblent avoir été faites sur mesure pour Róisín Murphy.

Un album qui navigue dans plusieurs eaux. Si 'Hit Parade' s'ouvre sur un What Not To Do organique parfait, très vite l'ambiance se fait très soulful avec un DJ Koze qui enchaine les productions classieuses, de CooCool où Róisín Murphy rappelle à elle le fantôme de la grande Minnie Riperton à Fader (qui n'aurait pas déplu à Macy Gray) en passant par The Universe ou The House et ses guitares funk à souhait. Le reste du temps ? Des morceaux plus house (aux ambiances tantôt vénéneuses comme l’incroyable You Knew et ses sept minutes enivrantes), simili trap (Two Ways à la voix de Róisín Murphy toute vocodée) ou simplement électro (Can't Replicate). Avec tous un point commun : celui d'être tous, sans exception, des tubes potentiels.

Il faut peu d'écoutes pour se rendre compte à quel point 'Hit Parade' est un disque absolument époustouflant, symbiose si parfaite entre Róisín Murphy et DJ Koze que leurs deux noms auraient mérité de figurer à son fronton ; elle chantant divinement bien, jouant avec les productions, tantôt taquine, tantôt profonde, et lui la faisant passer par tous les états.

Un disque au groove implacable mais qui ne connaitra sans doute pas la postérité qui lui tendait les bras, la faute à quelques messages polémiques laissés par Róisín Murphy sur un forum privé à propos des enfants transsexuels (il se dit que Ninja Tune aurait même interrompu la promotion de 'Hit Parade'). Dommage tant ce disque est sans aucune discussion possible un des meilleurs de l'année, et, bien que cela soit très anecdotique, celui que j'ai le plus écouté en 2023. (Sortie : 8 septembre 2023)


Plus :
'Hit Parade' de Róisín Murphy est en écoute sur sa page bandcamp
'Hit Parade' de Róisín Murphy est à l'achat sur sa page bandcamp
'Hit Parade' de Róisín Murphy est également à l'écoute et à l'achat un peu de partout


Trois chansons de 'Hit Parade' de Róisín Murphy en écoute aujourd'hui. Le sublime CooCool (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog), que Minnie Riperton aurait sans doute pu chanter. Puis l'incroyable You Knew et ses sept minutes grisantes. Et enfin, le gorgeous Fader (oui, le terme anglais est plus adéquat ici que sa traduction française) :

Beaucoup de singles ont été extraits de 'Hit Parade' de Róisín Murphy. Mais un seul à un vrai clip, Fader : 

lundi 11 décembre 2023

Buck 65, doseone, Jel - North American Adonis [A Purple 100 / Handsmade Records]

Cette année 2023 aime faire ressurgir le passé dans nos vies un peu trop établies. Après avoir vu ressortir des cartons l'album oublié de Danger Mouse & Jemini au cours de l'été dernier, voilà qu'un autre disque, mythique pour certains, refait surface. Ou plutôt fait surface. Et son histoire est folle. Je vous la résume ici.

Nous sommes en 1998, à Cincinnati. Buck 65 retrouve doseone dans l'appartement qu'il partage avec Why?. Les deux ont l'ambition, en plus de participer à "Scribble Jam" (un évènement annuel hip-hop où se retrouvaient les meilleurs rappeurs, dj et autres graffeurs américains du moment), d'enregistrer un disque ensemble, avec Jel à la production. Deux jours plus tard, le tout est en boite, l'album a un nom ('North American Adonis') et une pochette (confiée à Nic Klein, illustrateur qui débute et ami de Buck 65). Ne reste plus qu'à Jel à mixer et éditer l'ensemble avant de balancer tout ça dans les bacs.

Et puis... rien. La machine sur laquelle tout a été enregistré rend l'âme, sans que personne n'ait pu sauvegarder quoique ce soit. Ou si peu : les premiers enregistrements ont été faits sur un 4-tracks appartenant à Odd Nosdam (toute la clique Anticon de l'époque est décidément impliquée dans ce disque) mais le trio est très vite passé sur une autre machine, qui a donc crashé.

Rapidement, ces quelques bribes finissent par arriver sur Internet. Une qualité très moyenne, un son étouffé mais quelques fulgurances qui laissent entrevoir ce que cela aurait pu donner. Et c'est tout. Buck 65, doseone et Jel continuent leur petit bonhomme de chemin et lancent véritablement leurs carrières respectives, pendant que le temps s'occupe de créer la légende - underground - autour de ce disque mort-né.

Il y a un an, sur son blog, Buck 65 publie un billet où il raconte l'histoire de ce 'North American Adonis' (d'où est tiré ce résumé). Il revient longuement sur les différentes étapes de sa création, explique que c'est le seul album de toute sa carrière qu'il a perdu et finit par ces mots : « I honestly think it would have been an underground classic ».

Est-ce ce papier qui a déclenché la suite ? Ou était-elle déjà dans les tuyaux ? On ne le saura jamais mais il y a un mois, Buck 65 a publié un second billet à propos de 'North American Adonis'. Cette fois, pour dire qu'il allait enfin voir le jour. Il raconte ainsi que doseone, Jel et lui-même se sont réunis pour reprendre ce qu'il restait des brouillons de l'époque pour finaliser l'album comme ils l'avaient envisagé. Que Nic Klein, pourtant devenu un célèbre dessinateur pour Marvel Comics, a accepté que le trio utilise sa pochette d'origine tout en insistant pour lui donner un coup de frais. Et que le magasin/label d'Oakland Handsmade Records en a fait presser 300 exemplaires en vinyle (la version digitale étant laissée à A Purple 100 le propre label de doseone). Dix jours plus tard, le disque est disponible de partout et la version physique devient sold-out en moins de temps qu'il ne faut pour le dire (espérons d'ailleurs que nos trois acolytes décideront de sortir une version CD pour combler tout ceux qui sont passés à côté).

A l'écoute, il s'avère très vite que 'North American Adonis' n'est pas un remaster des premiers enregistrements, mais un tout nouvel album, aux fondations et à la structure vieille de vingt-cinq ans. D'époque ne restent que quelques bribes de production et surtout la majorité des beats de Jel, que ce dernier avait eu la prescience de sauvegarder. Le reste ? Rien qui n'avait été entendu jusque là. Le trio a fait appel à ses vieux souvenirs pour reconstituer ce qu'ils avaient créé en deux jours, début juin 1998.

'North American Adonis' est un disque à l'ancienne, construit autour d'un tuner de radio qui parcourt la bande FM et qui s'arrête de temps en temps dès qu'il capte une station. Toute la production est l’œuvre de Jel (sauf deux skits, laissés à Mr. Dibbs, un des fondateurs de "Scribble Jam", évènement à qui l'on doit en partie l'existence de cet album) qui balance ses sons et ses scratchs avec toujours les mêmes fluidité et dextérité, aussi old-school qu'actuels. Les raps sont évidemment l'affaire de doseone et Buck 65 qui se renvoient la balle comme à leurs meilleures années, sur des textes totalement réécrits pour l'occasion, aussi bien pour être plus en phase avec notre époque que parce que les originaux sont, eux aussi, introuvables.

Et tout cela fait de 'North American Adonis' un disque saisissant. Et s'il n'est pas passéiste pour un sou, il est comme une capsule temporelle qui nous ramène au tournant des années 2000, au meilleur d'Anticon, quand ce label était une référence et que ses membres étaient les meilleurs agents hip-hop de l'époque et dominaient, si ce n'est le monde, au moins leur monde. « I honestly think it would have been an underground classic » disait Buck 65. Il avait foutrement raison. (Sortie : 24 novembre 2023)

Plus :
'North American Adonis' de Buck 65, doseone et Jel est en écoute sur bandcamp
'North American Adonis' de Buck 65, doseone et Jel est à l'achat sur bandcamp
'North American Adonis' de Buck 65, doseone et Jel est en écoute, notamment, sur Spotify et Deezer
L'histoire de 'North American Adonis' de Buck 65, doseone et Jel est racontée en deux épisodes sur le blog de Buck 65 (et son résumé dans cette chronique vient évidemment de là) :
"North American Adonis" (partie 1)
"25 Years In The Making : The North American Adonis rises!" (partie 2)

Trois morceaux de 'North American Adonis' de Buck 65, doseone et Jel en écoute aujourd'hui. Ouvrons le bal avec le dark Not Weird (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Continuons avec Purist. Et finissons avec Alive In a Landfill :

Pour les curieux, voilà le 'North American Adonis' « original », soit le peu de ce qui a été sauvé d'avant le crash. Et qui traine sur internet depuis 25 ans :

lundi 27 novembre 2023

Pascal Comelade / Ramon Prats / Lee Ranaldo - Velvet Serenade [Staubgold / Cougouyou Music]

'Velvet Serenade', c'est l'histoire d'un groupe mythique, The Velvet Underground, dont l'importance fut telle qu'elle a donné lieu à une anecdote, devenue maxime avec le temps, qui veut que chaque personne qui a acheté l'album à la banane à l'époque a monté un groupe par la suite. Un groupe majeur des années 60, créé sous la coupe d'Andy Warhol et qui va faire naitre trois artistes majeurs : John Cale, Nico et Lou Reed.

'Velvet Serenade', c'est l'histoire d'un livre, 'Linger On: The Velvet Underground' du journaliste espagnol Ignacio Juliá, qui entre 1978 et 2022 a interviewé tous les membres du Velvet Underground et en a fait un livre, une somme même, que l'auteur considère être définitive à propos du groupe et de ceux qui l'ont composé.

Mais pour boucler la boucle et aller au bout de son idée, Ignacio Juliá a également souhaité, selon ses propres termes, « relive the New York band's original dynamics, that creative friction between an American noise guitare player and a poet, Lou Reed, and a radical, lyrical European pianist and songwriter, John Cale ». Alors quelques mois avant la publication de son livre, il a eu l'idée de rendre musicalement hommage au groupe en demandant le concours de Pascal Comelade et Lee Ranaldo de Sonic Youth (pas le dernier admirateur du Velvet), rapidement rejoint par le batteur Ramon Prats. D'où la naissance de 'Velvet Seranade'. La résultante de tout cela. Son aboutissement.

Matérialisé le temps de quelques répétitions et d'un unique concert à Banyoles en Espagne en avril 2022, ce « live » (qui ne sonne pas comme tel) voit donc un trio connaisseur, dévoué et talentueux rendre hommage au Velvet Underground et, notamment, à Lou Reed (sur les six chansons, cinq ont été écrites par Reed ; la sixième, Lou's Blues est une composition de Lee Ranaldo) en tout juste 35 minutes.

Mais qu'il n'y ait pas de méprise : 'Velvet Serenade' n'est pas un simple disque de reprise du Velvet Underground (comme l'indique d'ailleurs dans le livret de l'album Ignacio Juliá : « The three constructed what I had asked for, not a tribute concert made of more or less faithfull covers but a new thing »). Plutôt une relecture de l’œuvre des new-yorkais, un peu à l'image de sa très belle pochette, hommage à Andy Warhol, dont les photos sont tirées d'un film de 1977 d'Ignacio Juliá où il était déjà question du Velvet.

C'est All Tomorrow's Parties qui ouvre notre affaire dans une version très dénudée et instrumentale (comme quasi tout le disque), mené par les claviers lumineux de Pascal Comelade pendant que l'orage s'annonce derrière. Orage qui débaroule sur What Goes On, où les guitares viennent faire la nique à un piano martelé, avant que que I’m Waiting for the Man s'annonce dans une version très répétitive aux larsens bien sentis. Lou's Blues est presque une respiration (qu'on aurait bien vu chanté par Jeff Buckley d'ailleurs), un blues évanescent et aérien. Puis Ocean, chanson du premier album de Lou Reed mais qui aurait pu (du ?) se retrouver sur 'Loaded' du Velvet Underground, voit Lee Ranaldo prendre le micro d'aise et avec ses deux acolytes donner une version des plus Velvetienne à l'ensemble, avec un Ramon Prats faisant sonner ses cymbales et un Pascal Comelade affûtant ses claviers pour mieux les sublimer sur l'immense Femme Fatale, dernier morceau de 'Velvet Serenade', dans une version à la beauté évidente, aux quelques côtés déstructurés mais qu'on aurait rêvé avoir comme compagnon de sommeil lorsque nous étions enfants.

Les dernières notes s'évanouissent à peine que la conclusion est implacable : 'Velvet Serenade' n'est rien d'autre qu'un des plus grands disques hommage à l’œuvre du Velvet Underground jamais sortis. Car il réinvente leurs chansons, les fait passer par d'autres états et montre à quel point elles sont intemporelles et sont d'immenses compositions. N'étant pas un spécialiste de la bande à Warhol, je ne sais pas ce qu'en penseront les puristes. Mais j'ai du mal à ne pas croire que Lou Reed et ses anciens comparses n'aient - ou n'auraient - pas aimé cette réinvention de certains de leurs classiques. Immense disque. (Sortie : 5 mai 2023)

Plus :
'Velvet Serenade' de Pascal Comelade, Ramon Prats et Lee Ranaldo est à l'écoute sur le bandcamp de Staubgold
'Velvet Serenade' de Pascal Comelade, Ramon Prats et Lee Ranaldo est à l'achat sur le bandcamp de Staubgold
'Velvet Serenade' de Pascal Comelade, Ramon Prats et Lee Ranaldo est en écoute, notamment, sur Spotify et Deezer


Trois morceaux de 'Velvet Serenade' de Pascal Comelade, Ramon Prats et Lee Ranaldo en écoute aujourd'hui. What Goes On (parue sur The Velvet Underground en 1969) ouvre le bal, avec son délicieux attelage clavier/guitare (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis la longue relecture de Ocean. Avant de finir par la sublime version de Femme Fatale :

mercredi 1 novembre 2023

Deeper - Careful! [Sub Pop Records]

Au grand désespoir de certains (on est underground ou on ne l'est pas) et à la joie de beaucoup (dont je suis), Sub Pop Records continue chaque année de faire ses petites emplettes dans le monde indé (et ils ne sont pas les seuls) pour aller chercher des groupes au potentiel artistique (et commercial, c'est un business) certain et qui en ont assez sous la pédale pour devenir des groupes reconnus et respectés. Les exemples sont légions, les citer tous n'auraient donc pas vraiment de sens (et ils sont d'ailleurs souvent relayés dans ces pages), donc mentionnons-en juste trois parmi les plus récents : Sweeping Promises, Girl and Girl et Kiwi Jr..

Une des dernières signatures en date de Sub Pop vient de Chicago. Originellement trio auteur de deux premiers albums semble-t-il remarqués (mais pas dans ces pages, que voulez-vous ma bonne dame, on fait c'qu'on peut avec c'qu'on a, on ne peut pas avoir les oreilles de partout), Deeper est devenu quatuor en arrivant sur le label de Seattle (Nic Gohl, Shiraz Bhatti et Drew McBride étant rejoints par Kevin Fairbairn).

Et c'est peu de dire que Sub Pop a eu du nez. Car ce 'Careful!' est une réussite de chaque instant. Plein de guitares racées (c'est le mot) et qui claquent, de basses profondes, de synthés dansant et d'une voix aux contours eighties (et mixée fort à propos), cet album de Deeper navigue dans les eaux troubles d'un post-punk circa-1980 et de wave qui ne veulent pas dire leurs noms. Un disque qui part dans beaucoup de sens tout en gardant une unité impeccable.

Il faut dire aussi que 'Careful!' s'ouvre sur Build a Bridge. Le genre de chansons qui vous agrippent l'oreille instantanément pour ne plus la lâcher. Un titre majuscule qui donne le la sur lequel le reste de l'album va s'appuyer. Mais à peine a-t-on le temps de fredonner ce premier morceau que déjà Glare et son post-punk mélancolique sous le bras déboule sans crier gare ; à peint terminé, voilà que Tele, dont on jurerait qu'elle vient tout droit de 1984, prend la suite et dévoile une nouvelle facette de Deeper.

On pourrait comme ça passer en revue toutes les chansons de 'Careful!'. Évoquer la superbe basse de Bite. Parler du désaxé Fame et son saxophone ivre. De l'instrumental impromptu devil-loc. Ou du langoureux Pressure aux atours Strokes-iens. On pourrait oui. Mais on va plutôt relancer l'écoute et dire en guise de synthèse, histoire de gagner du temps, que 'Careful!' de Deeper est une magnifique découverte et un des disques du genre les plus réussis de l'année en cours. (Sortie : 8 septembre 2023)

Plus :
'Careful!' de Deeper est en écoute sur leur page bandcamp
'Careful!' de Deeper est à l'achat sur leur page bandcamp
'Careful!' de Deeper est disponible un peu de partout

Trois chansons de 'Careful!' de Deeper en écoute aujourd'hui. Build a Bridge, superbe chanson d'ouverture (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis Tele, aux forts accents eighties. Et enfin Glare, à la mélancolie certaine.

Histoire d'être le plus complet possible, voilà trois clips tirés de 'Careful!' de Deeper. Ceux de Build a Bridge, Tele et Sub :

lundi 9 octobre 2023

Danger Mouse & Jemini - Born Again [Lex Records]

C'était il y a 20 ans. Lex Records était encore une entité de Warp Records - sa version hip-hop en quelques sortes, n'avait que deux ans d'existence et commençait à publier des albums après quelques 12" et autres Ep. Sûr de ses choix et de son ambition artistique, les londoniens avaient tout juste dans tout ce qu'ils sortaient et comment il le sortaient (ah, ces belles pochettes cartonnées, stylisées voire en relief pour certaines).

Ma découverte du label date de cette époque. Et de la publication de 'Ghetto Pop Life' de Danger Mouse & Jemini, disque parmi mes préférés dès qu'on parle de hip-hop, aux prod sûres, entre pop et beat, au flow excité et aux grandes chansons (la chanson titre et son intro, Born-A-Mc, The Only One, j'en passe et pas des moindres).

Vingt ans plus tard, et alors qu'on fête son anniversaire, Danger Mouse & Jemini viennent d'enfin donner une suite à 'Ghetto Pop Life'. Il était temps. Le disque s'appelle 'Born Again'. Et à son écoute, on dirait qu'il est d'époque : les prods sont dans la même lignée, le flow de Jemini n'a pas bougé d'un iota... Tout ici fait office de capsule temporelle qui nous ramène au mitan des années 2000. Comme si Danger Mouse et Jemini avait repris le travail sur l'ouvrage là où il l'avait laissé il y a deux décennies.

Après recherches, rien de surprenant à tout cela : il s'avère en fait que 'Born Again' a été enregistré dans la foulée de 'Ghetto Pop Life' à l'époque mais a fini dans un tiroir pour ne jamais sortir. Pourquoi ? Comment ? Pour d'obscures raisons lis-je ici et là. Mais aussi sans doute à cause du succès et de la controverse gigantesque qui a entouré la publication de 'The Grey Album' de Danger Mouse.

Vingt ans plus tard, c'est chose faite. Et cela valait le coup d'attendre et de l'entendre. Dans la droite lignée de son prédécesseur, 'Born Again' enfonce le clou et voit Danger Mouse ciseler quelques productions pas piqués des verts (Brooklyn Bazquiat, World Music, la simplicité d'All I) et où on sent parfois l'influence de MF Doom ou Madlib, prod sur lesquelles Jemini vient poser ses mots et son flow, tantôt calme tantôt frénétique, mais toujours juste.

Et Lex Records, dans tout ça ? Vingt-deux ans après sa création, ils sont toujours là. Je les ai perdus de vue, les retrouve à l'occasion. Mais ils restent responsables de certains de mes plus grands émois hip-hop (ah, cette soirée à Mains d’Oeuvres avec une partie du roster au printemps 2004...).
D'un point de vue plus global, ils auront longtemps eu une discographie impeccable, pleine d'albums (le 'Hope' des Non-Prophets de Sage Francis, les uniques albums d'Hymie's Basement et de Shape of Broad Minds, le premier Subtle), de singles (Thou Shalt Always Kill de Dan Le Sac vs Scroobius Pip, un des meilleurs des années 2000, le New New York de Tes) et/ou d'artistes (Fog, Prince Po, Boom Bip, Dj Signify, DangerDoom) remarquables. Une liste dans laquelle n'aurait eu aucun mal à s'insérer 'Born Again' à l'époque. Disque brillant, inconnu jusque-là, mais qui n'a pas pris une ride. (Sortie : 25 août 2023)

Plus :
'Born Again' de Danger Mouse & Jemini est à l'achat sur leur bandcamp
'Born Again' de Danger Mouse & Jemini est à l'achat sur leur bandcamp
'Born Again' de Danger Mouse & Jemini est également en streaming et à l'achat un peu partout


Trois morceaux extraits de 'Born Again' de Danger Mouse & Jemini. A tout seigneur tout honneur, All I, le morceau qui ouvre l'album
(en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis Brooklyn Bazquiat, sans doute le tube du disque. Et enfin World Music : 

lundi 2 octobre 2023

Bar Italia - Tracy Denim [Matador Records]

Il y a des artistes qui dès le premier album pose un classique. La liste est longue et remonte au début des années 60, du Velvet Underground aux Pixies, de Air à Jeff Buckley en passant Arcade Fire ou Oasis. Ce n'est pas forcément gage d'une longue carrière ensuite (coucou Television, Sex Pistols et autre Stones Roses) mais ça marque de son empreinte son époque.

De l'autre côté, il y a les artistes qui prennent leur temps. Qui tâtonnent d'albums intéressants en disques anecdotiques et mettent quelques années à mettre leur inspiration et leur musique en place. Ceux-ci sont les plus légions (je ne vous fais pas la liste, il y en a plein vos discothèques) mais pas les moins intéressants non plus.

Partageant avec quelques autres groupes récents (comme Italia 90) une étonnante passion pour la péninsule transalpine, Bar Italia est, comme son nom ne l'indique donc pas, un trio londonien. Formé de Nina Cristante, Jezmi Fehmi et Samuel Fenton, il fait clairement partie de la seconde catégorie.

Un groupe dont l'écoute des deux premiers albums laisse circonspect : des chansons qui n'en sont pas toujours, qui partent dans tous les styles, qui accumulent les fins bancales, les chants banals et les mélodiques quelconques. Un ensemble que d'aucun pourrait envisager comme une sorte de noise-pop-lo-fi mais qui fait plus penser à une accumulation mal agencée de démos qu'à un véritable album.

Il faut néanmoins croire que ces deux premiers disques de Bar Italia ont su accrocher l'oreille de plus d'un. Et notamment des patrons de Matador Records, label américain révéré, et pas que dans ces pages, qui ont vu tout le potentiel du groupe et leur ont offert en mai dernier leur première grosse sortie, 'Tracey Denim'. Et le changement de braquet est impressionnant.

Portés par une production minutieuse et carrée mais qui ne les enferme pour autant pas dans un corset trop serré, les Bar Italia font rayonner pendant 44 minutes leurs chansons (dont ils se partagent le chant, et c'est une des grandes forces de 'Tracey Denim') moins post-punk qu'indie-rock, et leurs lignes de guitares absolument superbes - sans doute les plus belles entendues cette année - qui trouvent en la basse et la batterie (pas là pour jouer les faire valoir et à la vraie plus-value) de bien adéquats compagnons de jeu.

S'éloignant clairement du lo-fi des débuts sans pour autant le renier, faussement minimal, rappelant plus souvent qu'à son tour le Blonde Redhead des débuts voire un Sonic Youth apaisé (ce n'est pas pour rien qu'ils sonnent plus américains qu'anglais) et même Arab Strap (le temps d'un Maddington en clôture qui s'offre une escapade vers des horizons plus ouverts), cet album de Bar Italia n'est pas loin d'être époustouflant à bien des égards, où se côtoient compositions de grandes valeurs (Punkt, F.O.B, Changer, Missus Morality, Nurse, la liste est longue) et musiciens de grand talent. Si vous ajoutez à tout cela une pochette simplement stylisée et pour autant marquante, et un nom, 'Tracey Denim', presque énigmatique vous obtenez un disque qui n'a pas six mois mais qui fait déjà figure d'instant classic. (Sortie : 19 mai 2023)

Plus :
'Tracey Denim' de Bar Italia est en écoute sur leur page bandcamp
'Tracey Denim' de Bar Italia est à l'achat sur leur page bandcamp
'Tracey Denim' de Bar Italia est en écoute et à l'achat sur les différents sites suivants
'Tracey Denim' de Bar Italia est en écoute, notamment, sur Deezer et Spotify


Trois chansons de 'Tracey Denim' de Bar Italia en écoute aujourd'hui. Et pour ainsi dire, les trois singles de l'album, parmi les meilleurs titres du disque. Changer, le morceau le plus rêveur et mélancolique de l'album et au gimmick guitare entêtant
(en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis Nurse! et Punkt, sans doute deux des chansons les plus représentatives de 'Tracey Denim'.

Les clip de Punkt et Nurse, deux des singles extraits de 'Tracey Denim' de Bar Italia : 

lundi 25 septembre 2023

Marc Desse - Marc Desse [-]

Des excuses s'imposent : longtemps, sur la boite mail consacrée à ce blog (et qui en reçoit des dizaines par jour que je n'ai pas le temps de lire pour être honnête), j'ai reçu des mails de la part de Marc Desse - ou de son management. Si j'ai retenu le nom, je ne suis jamais allé plus loin que la lecture de ces mails promos. Et je n'ai donc jamais posé la moindre oreille sur la musique de ce monsieur.

Dernièrement, je suis tombé sur la pochette du simplement nommé 'Marc Desse', sorti en 2021. Est-ce la photo de notre homme rasé de frais et regardant fixement l'objectif d'un photomaton ? Est-ce parce que j'ai le temps de quelques secondes cru qu'il s'agissait d'un disque de Mike Brant ? Je ne sais pas et cela n'a pas trop d'importance. Ce qui en a par contre, c'est que cette pochette m'a donné envie d'en savoir plus. 

Mais, dans une industrie musicale toujours plus chargée en sorties et où la moindre news est oubliée et remplacée dans la demi-heure par une nouvelle, comment ai-pu tomber sur un album auto-produit, à l'aura confidentielle, deux ans après sa publication ? Tout simplement parce que 'Marc Desse' vient de connaître une réédition (une "Deluxe Edition" même), ce qui n'est pas courant vous admettrez pour un album sorti sans label derrière lui. 

Ainsi, aux onze chansons initiales, Marc Desse en a rajouté pas moins de quatre nouvelles. Quatre titres qui complètent plutôt bien le tracklisting original (notamment Sous le cuir d'un gars et Tout contre moi), même si aucune n'arrive à la hauteur de Les étoiles (en écoute aujourd'hui), morceau absolument formidable et immense coup de coeur, avec sa basse profonde sur laquelle on ne rêve que de se déhancher, et dont je n'arrive pas à comprendre pourquoi il n'a pas été un tube - des chansons françaises aussi bien foutues, aguicheuses et efficaces, ça ne court tout de même pas les rues. 

Espérons donc que d'autres qui, comme moi, sont passés à côté de cet album il y a deux ans sauront rattraper le retard et tomberont sous le charme de ce disque plutôt malin, bien écrit et qui a ce qu'il faut de pop dans les mélodies pour rêver plus grand. Avec toutes mes plus plates excuses monsieur Desse pour ne pas avoir pris le temps de vous écouter plus tôt. Cela ne se reproduira pas. (Sortie : 18 juin 2021 / 7 septembre 2023)

Plus :
'Marc Desse' de Marc Desse est en écoute sur sa page bandcamp
'Marc Desse' de Marc Desse est à l'achat sur sa page bandcamp
'Marc Desse' de Marc Desse est également en écoute sur, notamment, Spotify et Deezer

Trois chansons de 'Marc Desse' en écoute aujourd'hui. L'évident tube Les étoiles pour débuter (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis Je ne pars pas sans amour aux atours très Get Well Soon. Et enfin Sous le cuir d'un gars, un des quatre morceaux bonus ajoutés à cette "Deluxe Edition" de 'Marc Desse' :

Trois clips extraits de cet album de Marc Desse. Les étoiles (évidemment), Je t'adore et Tout contre moi :

jeudi 7 septembre 2023

Mull Historical Society - In My Mind There's A Room [Xtra Mile Recordings]

Original que cet album de Mull Historical Society, le projet de l'écossais Colin MacIntyre dont je ne crois pas avoir croisé la route un jour. L'histoire est simple : son grand-père Angus, en plus d'être le directeur de la banque de la petite ville de Tobermory, située dans la province de Mull au nord-ouest de l’Écosse, était un poète reconnu, qui eut le souvent les honneurs de la BBC locale. Chez lui, son salon était souvent l'occasion de rencontres artistiques et effervescentes. Des soirées qui ont marqué l'alors jeune Colin MacIntyre.

Des années ont passé et l'homme derrière Mull Historical Society a appris que ce fameux salon avait été transformé en un studio d'enregistrement. Les souvenirs remontants, il s'est finalement rendu compte de l'importance qu'avait eu cette pièce dans sa vie et à quel point elle l'avait inspiré.

De là, est né cet album, 'In My Mind There's A Room' le bien nommé. Mais plutôt que de se concentrer sur sa vie et ses propres histoires, et avec l'envie de mélanger musique et littérature, Colin MacIntyre a préféré demandé à d'autres de venir lui raconter les pièces (dans le sens de « lieu » donc) qui avaient joué un rôle dans leurs vies et avaient pu les inspirer. Et donc notre homme de demander à treize autrices et auteurs (Jennifer Clement, Liz Lochhead - qui contribue à deux morceaux d'ailleurs -, Alan Warner, Sebastian Barry, Nick Hornby, Stephen Kelman, Jacqueline Wilson, Ian Rankin, James Robertson, Jackie Kay, Jason Mott, Val McDermid et Angus MacIntyre, évidemment) de se mettre un peu à nu.

Ces textes en poche, il les a travaillés pour en faire des chansons, avant de composer la musique. Et le résultat est étonnant. Si tout ne marche pas toujours ici, si la cohérence de l'ensemble n'est pas évidente, il se dégage néanmoins de ce 'In My Mind There's A Room' quelque-chose de sacrément attachant. Voire de touchant sur la fin quand la poétesse écossaise Liz Lochhead (qui contribue à deux chansons sur l'album) vient elle même chanter son propre texte sur Anaglypta, ou quand le quatorzième et dernier titre n'est autre qu'un enregistrement du grand-père Angus MacIntyre déclamant un de ses poèmes, sans musique ni artifices.

Et entre cette pop à la Radiohead des débuts, ces passages plus prog, d'autres plus folk, ces moment d'où émergent quelques élans lyriques (superbe Kelshabeg), et ces morceaux rock (l'efficace Panicked Feathers, composé via le texte de Nick Hornby,) et qui sonnent parfois étonnamment américains (formidable 1952 et son refrain mélancolique qu'on a envie d'hurler à tue-tête : «1952, in a room with my own view, who needs Virginia Woolf ? But it take my night away»), difficile de ne pas y trouver son compte. (Sortie : 21 juillet 2023)

Plus :
'In My Mind There's A Room' de Mull Historical Society est en écoute sur sa page bandcamp
'In My Mind There's A Room' de Mull Historical Society est à l'achat sur sa page bandcamp
'In My Mind There's A Room'
de Mull Historical Society est également en écoute un peu de partout 


Trois chansons de 'In My Mind There's A Room' de Mull Historical Society en écoute aujourd'hui. A toute reine tout honneur, ouvrons le bal avec 1952, le grand morceau de ce disque
(en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Poursuivons avec Kelshabeg que Colin MacIntyre partage avec une chanteuse lyrique. Et finissons par l'énergique Panicked Feathers, composé via le texte et les souvenirs de Nick Hornby :

Deux clips tirés de 'In My Mind There's A Room' de Mull Historical Society: celui, bien réel, de Panicked Feathers et celui (une simple vidéo avec les paroles) de 1952 :

vendredi 4 août 2023

Special Friend - Wait Until the Flames Come Rushing in [Hidden Bay Records / Howlin Banana Records / Skep Wax]

Aujourd'hui nous sommes le 4 août. Et ce 4 août est un vendredi. Mais pas n’importe lequel : le premier vendredi du mois. Et vous savez ce qu'il se passe le premier vendredi de chaque mois ? Non, pas la diffusion d'un film porno sur une chaine cryptée à l'esprit depuis longtemps disparue (rendez-vous incontournable pour tout adolescent des années 90 qui se respectait et qui aimait vivre dangereusement, tant la programmation discrète d'un enregistrement sur le magnétoscope familial relevait d’une mission d'infiltration). Mais quelque-chose de bien moins obscène : le Bandcamp Friday. Ou cette formidable idée de Bandcamp, lancée durant le premier confinement en 2020, qui laisse aux artistes l'intégralité des revenus réalisés sur la plateforme le premier vendredi de chaque mois (donc). Une manne non négligeable à l'époque et sans doute encore plus aujourd'hui où l'industrie se casse la gueule et où les premiers à tomber sont les groupes à quelques milliers d’écoutes (au mieux) sur les plateformes de streaming et les labels indépendants aux reins peu solides.

Nous sommes donc le 4 août et il y a un peu plus d’un mois, Special Friend a sorti son deuxième album, 'Wait Until the Flames Come Rushing in'. Un disque qui fait bien plus que confirmer les promesses entendues sur 'Ennemi Commun' en 2021 tant il voit le duo franco-américain Guillaume Siracusa/Erica Ashleson (lui à la guitare, elle à la batterie, eux au chant) si ce n'est se défaire du cadre dans lequel ils avaient décidé d'évoluer, au moins se l'approprier pleinement.

Pourtant, 'Wait Until the Flames Come Rushing in', certes peut-être moins bruitiste, se situe dans la droite lignée de son prédécesseur. Mais il est plus affirmé, plus ambitieux. Minimal sans l’être, à la production plus marquée (et qui sied particulièrement bien aux compositions), ce deuxième album de Special Friend est un disque plein de certitudes, où les mélodies rock langoureuses et mélancoliques, le noise-pop et ce parfum de slowcore qui flotte un peu partout se tiennent dans un équilibre tout sauf instable tant on sent une vraie certitude émaner des chansons du duo.

J’ai lu quelque part qu’il se dégageait une sorte de « cool » de cet album. Et c’est vrai, il y a de cela dans 'Wait Until the Flames Come Rushing in'. Un disque qui ne se presse pas, qui prend son temps autant dans ses chansons que pour marquer l'auditeur : de prime abord très anodin, il se révèle très vite plein de charmes, singulier autant qu'épatant.

Alors en ce premier vendredi du mois, que vous soyez les doigts de pieds en éventails sur une plage au sud de l’Europe ou bien au chaud dans votre pull et votre ciré en Bretagne, prenez cinq minutes de votre temps pour vous offrir un des tous meilleurs albums (et pas qu'à guitares) publiés en 2023. Vos oreilles vous remercieront, Special Friend, Hidden Bay Records et Howlin Banana Records aussi. (Sortie : 30 juin 2023)


Plus :

'Wait Until the Flames Come Rushing in' de Special Friend est à l'achat et à l'écoute sur le bandcamp de Hidden Bay Records
'Wait Until the Flames Come Rushing in' de Special Friend est à l'achat et à l'écoute sur le bandcamp de Howlin' Banana Records
'Wait Until the Flames Come Rushing in' de Special Friend est à l'achat et à l'écoute sur le bandcamp du groupe
'Wait Until the Flames Come Rushing in' de Special Friend est à l'écoute, notamment, sur Spotify et Deezer

Trois chansons de 'Wait Until the Flames Come Rushing in' de Special Friend en écoute aujourd'hui. Selkie, la chanson d'ouverture et son pont avec quelques cordes belles comme tout (en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis le nerveux Fault Lines. Et enfin la chanson titre Wait Until The Flames Come Rushing In qui résume assez bien l'album :


Les clip de Selkie et de Bête, les deux premières chansons de 'Wait Until the Flames Come Rushing in' de Special Friend : 

mardi 1 août 2023

Flyying Colours - You Never Know [Poison City Records / Club AC30]

En 2021, 'Fantasy Country' avait été une belle porte d'entrée dans l'univers des Flyying Colours, ce groupe aux deux « y » venu de Melbourne. Mais malgré sa qualité, rien ici, même pas ce Big Mess pétaradant et plutôt jouissif ne laissait présager une suite de cette qualité là.

Après avoir réédité ses deux premiers Ep en un seul et même disque l'an passé (le simplement nommé 'Flyying Colours'), le quatuor a publié en mars dernier 'You Never Know'. Un troisième album dont le seul défaut serait peut-être sa pochette qui ne rend pas hommage au reste tant elle semble banale et clichée « dream pop » au possible dans ces couleurs Instagram qui ont envahies notre quotidien depuis une bonne décennie. Mais pour le reste, difficile de faire la fine bouche devant ces dix chansons.

Que les fans de la première heure se rassurent, le groupe n'a pas délaissé les guitares bruyantes et qui distordent : elles sont là, bien présentes et notre quatre compères les manient avec un savoir-faire désormais sûr. Mais sans doute pour la première fois, les Flyying Colours trouvent l'équilibre parfait entre leurs amours shoegaze qui imprègnent leurs chansons depuis leurs débuts et une pop engageante et mélodique.

Et c'est là la force de 'You Never Know' : cette capacité à relever chacune des compositions de petits gimmicks pop anodins, souvent mélancoliques, voire de cordes (qu'on imagine synthétiques) mais qui ont le bonheur d'être là (superbe Modern Dreams) et qui font toute la différence. Mieux, les Flyying Colours se révèlent même fameux lorsqu'ils s'échappent totalement de leur canevas shoegaze pour composer un titre 100% pop (Goodbye to Music, où le chanteur Brodie Brümmer exprime sa crainte de perdre ses capacités auditives après tant d'années à avoir maltraité ses oreilles) et donnent envie de les voir continuer d'explorer cette voie.

Extrêmement bien construit (le tracklisting, très intelligent, est d'une fluidité parfaite), produit avec soin, mené par des motifs de guitares répétitifs et métronomes qui tiennent la barre de chaque chanson, avec ces voix souvent cachées derrière un voile sans pour autant être trop en retrait, 'You Never Know' est presque une surprise tant, si l’on connaissait le talent des Flyying Colours, on n’imaginait pas les voir composer un album aussi solide. Décidément, l'Australie... (Sortie : 17 mars 2023)

Plus :
'You Never Know' de Flyying Colours est à l'écoute sur leur page bandcamp
'You Never Know' de Flyying Colours est à l'achat sur leur page bandcamp
'You Never Know' de Flyying Colours est notamment en écoute sur Deezer et Spotify


Trois chansons de 'You Never Know' de Flyying Colours en écoute aujourd'hui. I Live In A Small Town et son énergie implacable pour ouvrir le bal
(en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog). Puis le mélancolique Modern Dreams. Et enfin, Goodbye to Music, peut-être la chanson la plus pop à ce jour des Flyying Colours :


Le clip du seul single, à ce jour, tiré de 'You Never Know' de Flyying Colours, le très pop Goodbye to Music :

vendredi 9 juin 2023

Pynch - Howling At A Concrete Moon [Chillburn Recordings]

Mais qui en Angleterre n'est pas encore passé chez lui ? C'est à se demander. Car Pynch, le groupe dont il est question aujourd'hui, a lui aussi fait ses premières armes chez Speedy Wunderground, le label de Dan Carey, maintes fois cités dans ces pages. C'était en 2019 pour Disco Lights, le premier single du quatuor londonien. Quatre ans plus tard, Pynch vient de sortir, sur son propre label Chillburn Recordings, son premier album, 'Howling At A Concrete Moon'. Et autant vous dire tout de suite que Dan Carey ne s'était une nouvelle fois pas trompé.

Enfants de toute une scène rock anglaise des années 2000 qui, avec le recul, a bien plus de gueule qu'on voulait bien le dire à l'époque, les Pynch ne sont pour autant pas des rejetons qui font dans la redite fadasse et réchauffée. Mieux, ils savent même s'en émanciper et s'en échapper de temps à autres (Somebody Else et sa vibe LCD Soundystem, London qui rappelle le All in Time d'Hospital Ships). Et l'ensemble me direz-vous ? Très attachant, porté qu'il est par des mélodies qui font mouche, par ses riffs longs en bouche mais classieux, par les textes de Spencer Enock, leader du groupe, aux paroles pleines de spleen et de nostalgie autant que de sarcasme ou de cynisme, et par une production, si ce n'est ciselée, qui lui sied en tous cas parfaitement (Andy Ramsay, batteur de Stereolab, est derrière la console).

Au final, il est difficile de faire la fine bouche à l'écoute de ce 'Howling At A Concrete Moon' de Pynch. Les premiers albums dont la qualité des compositions ne s'estompe pas après quelques écoutes, comme aurait pu le laisser croire sa grande immédiateté, ne sont pas légions. Profitons donc de cet album, anglais jusqu'au bout des ongles, assurément un des plus emballants de ce printemps 2023. (Sortie : 14 avril 2023)

Plus :
'Howling At A Concrete Moon' de Pynch est en écoute sur leur bandcamp
'Howling At A Concrete Moon' de Pynch est à l'achat sur leur bandcamp
'Howling At A Concrete Moon' de Pynch est en écoute, notamment, sur Spotify et
Deezer

Trois chansons de 'Howling At A Concrete Moon' de Pynch en écoute aujourd'hui. Maybe et son côté faussement léger, un des tubes de l'album Tin Foils, et Somebody Else et son côté LCD Soundsystem :

Trois clips de 'Howling At A Concrete Moon' de Pynch à découvrir ci-dessous : Tin Foil, London et 2009 : 

 

lundi 6 mars 2023

Juni Habel - Carvings [Basin Rock]

Il y a tout d'abord cette pochette. Une maison traditionnelle norvégienne à la façade jaune, perdue en pleine campagne où la nature semble couler des jours heureux sous un ciel d'été sans nuage. Au bas, une jeune femme, en tenue légère, descend une volée de marches et ne prête pas attention à l'objectif. Au premier étage, une dame plus âgée, semble, elle, le fixer. La première est Juni Habel, folkeuse norvégienne dont 'Carvings', le disque dont il est question aujourd'hui, est le deuxième album. La seconde est sa grand-mère, propriétaire de la maison de la pochette, où Juni Habel et son mari résident.

Tout 'Carvings' est résumé dans cette pochette : il sera ici question d'un disque aussi familial qu'intime. Enregistré dans cette maison, en quelques prises uniques, avec l'aide du mari, du frère et de l'oncle de Juni Habel, l'album évoque souvent la jeune sœur de la norvégienne, disparue tragiquement dans un accident de la route.

Il y a huit chansons dans cet album. Et - peut-être - la plus belle est celle qui ouvre notre affaire, Rhythm of The Tides, sublime balade à la guitare acoustique, où la voix de Juni Habel semble venir d'un autre temps, portée par quelques cordes délicates rendant la mélodie d'une tristesse folle. Ce morceau pose les bases de ce que sera 'Carvings' : quarante minutes de musique folk évanescente où déroulent des compositions au doigté sûr, aux cordes tantôt pincées, tantôt caressées. Avec toujours en soutien des accompagnements léchés mais discrets, qui ne tirent jamais la couverture à eux, préférant être au service de la mélodie et des textes de Juni Habel, tel ce violon qui frémit sur Drifting Pounds Of The Train ou ces volutes de piano qui s'envolent avant de s'évanouir, quelques battements de notes plus tard (When We Awake).

Avec cette voix doublée et ces chœurs feutrés, il y a tout au long de 'Carvings' cette sensation que des fantômes bienveillants volettent de partout, apportant une aura presque mystique par moments. En contrepoint, on trouve tous ces petits bruissements d'instruments ou de plancher en fond, cet air que Juni Habel inspire pour mieux expirer ses mots ou ces quelques hésitations à la guitare qui rendent le tout incroyablement vivant.

Évoquant Nick Drake et surtout Vashti Bunyan, 'Carvings' est un petit miracle de sincérité, poétique par bien des aspects, aussi mélancolique et triste que lumineux, aux chansons d'une beauté rare, qui touche autant qu'il émeut. Et un disque apaisé, à l'image de sa pochette.

L'histoire de la musique nous l'a montré : beaucoup de grandes œuvres se sont construites sur la souffrance. 'Carvings' de Juni Habel est de ce bois là. Je ne sais pas ce que nous réserve cette année 2023, mais il va falloir faire très fort pour supplanter la majesté de cet album. (Sortie : 13 janvier 2023)

Plus :
'Carvings' de Juni Habel est en écoute sur sa page bandcamp
'Carvings' de Juni Habel est à l'achat sur sa page bandcamp
'Carvings' de Juni Habel est à l'achat sur le site de Basin Rock Records
'Carvings' de Juni Habel est en écoute sur, notamment, Spotify et Deezer


Trois chansons de 'Carvings' de Juni Habel en écoute aujourd'hui. Rhythm Of The Tides
(en écoute également dans les playlists Spotify, Deezer, YouTube et dans la colonne de gauche du blog), la sublime porte d'entrée de l'album. Puis Chicory, le titre le plus lumineux du disque. Et enfin, I Carry You, My Love, bouleversante chanson de clôture :


Deux vidéos tirées de 'Carvings' de Juni Habel :
une version live de Rhythm Of The Tides et le clip de Chicory :